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Igor OchmianskyTraversée

Je pars quelques jours, alors comme un carnet de voyage je commence à écrire, mon sac est prêt, « Bach in Circle » de Joanna Goodale me donne le premier frisson.

Embarquement pour Samos, puis Lesbos. En pleine lumière, en pleine conscience, je vais pour tenter de mettre mon énergie dans un projet de vie, une histoire d’hommes, une sauvegarde de nos vies futures.
Mettre un cœur bleu pour dire l’amour que nous portons à ces biens précieux et uniques.
Un cœur bleu qui me fait vibrer, il a la couleur de l’esprit, de la mer, du ciel, de notre royauté.
Cœur bleu signifiant que cet endroit est protégé, que nous veillons que l’association qui l’a mis ici est une véritable solution pour protéger et chérir notre avenir.


Oui, c’est une lutte qui commence pour laisser un héritage d’amour à nos enfants, leur laisser la vie, la beauté.
Mon carnet se rempli d’images : il y a ces oiseaux, les dauphins, une nature rare sauvage autour de ces petits îlots et il y a Stratis qui, avec son bateau, promène les gens dans ces petites îles, cette lumière si belle, les nuances infinies, j’ai en mon cœur l’adagio BWV 974 avec l’interprétation sublime de Joanna.
Je suis comblé, voilà toute la beauté du monde autour de moi.

Traversée 2
(c) Igor Ochmiansky

Pourtant, tout près, il y a l’enfer de la bêtise des hommes, il y a l’abus, la peur, la tristesse. Comment pouvons-nous fermer les yeux et si bien dormir alors que nos frères et sœurs sont abandonnés, enfermés, j’ai eu une telle honte de ce que j’ai vu.
Sous le ciel gris et la pluie de ce jour-là, tout d’abord des barbelés, des forces de police dans leur tenue sombre, imposants, nombreux, et des alignements indignes de petites tentes blanches. Un camp, avec la lourdeur de ce mot, quelle peur laisse-t-on parler pour avoir besoin de les enfermer, pourquoi depuis tant d’années sont-ils toujours dans ces alignements de toile ?
Une première rencontre avec l’inhumanité, certains sont là depuis si longtemps, ils ont le regard perdu, beaucoup ont tout sacrifié pour ce voyage et se sont retrouvés parqués ici attendant les yeux rivés sur l’eau, que demain soit, que demain une promesse, que demain un sourire.
Et aujourd’hui encore rien ne vient, ils sont punis, punis de n’être pas morts de faim, de froid, de la guerre ou de je ne sais quoi encore.
Ne pas parler d’eux, de l’argent qu’ils rapportent aux uns ou aux autres, ne pas évoquer leurs conditions de vie, ne pas évoquer comment ils sont en survie, ne pas raconter ce qu’ils ont à manger.
Ne rien dire et laisser le temps les abîmer, ne jamais parler d’êtres humains, comme dans un classement entre l’homme et l’animal il y a le réfugié.
Ne pas parler des sauveurs (ONG), ni des rumeurs, ne pas parler c’est le mot d’ordre.
À entendre ils sont officiellement la source de tous les malheurs, la cause de tous les soucis.
Je suis du bon côté des barbelés aujourd’hui, mais j’ai tellement de peine, de honte, aider pour se donner bonne conscience, aider tout simplement, mais la confiance est brisée, et les abus restent gravés dans les mémoires.
Il y a toutes les histoires que l’on raconte à leur sujet, comme les faits d’un animal sauvage.
J’ai beaucoup de larmes de mon inefficacité, de ma peur, de ma lâcheté.
J’étais venu voir et j’ai vu, je ne comprends pas comment il est possible de faire tant de mal, aux gens, à la vie, à l’environnement.
Sur cette île des forêts pétrifiées, je suis comme ces arbres devenus rochers, une immense envie de hurler, de ne plus laisser faire, mais devenu roc moi-même, je reste en silence, seules mes larmes coulent.

Aujourd’hui tout est intimement lié, la sauvegarde de notre lieu de vie et l’accueil que nous pouvons offrir à ceux qui souffrent.
Je voudrai vous dire quoi faire, quoi dire, pour être honnête je ne sais pas, je sais que nous devons partager, je sais que nous devons voir, accepter, aimer, et ne plus avoir peur.
Je me rappelle dans le bateau, les dauphins devant nous, leur liberté, leur beauté et que c’est ce que nous devrions tous pouvoir voir. Je me rappelle du silence, le bateau glissait moteur coupé dans l’élan du courant de ce sentiment d’éternité, dans cette fin du jour, plénitude, une danse légère, envoûtante.
Voilà ce que j’aimerai donner dans les cœurs, cette merveilleuse paix d’un soir d’octobre au large de l’île de Lesbos.

Je me sens démuni et tellement riche, je me sens dans cette ivresse où je sais ma chance, où je veux tout donner, je me sens fier de pouvoir dire, parler, d’évoquer le monde sous mes yeux.
Livré à cette conscience nouvelle chaque jour, je voudrai changer, supprimer cette souffrance par la beauté, par le bleu de ce ciel du soir, par la tendresse sur ma peau de ce coucher de soleil.
Je prie pour vous qui venez vous mettre à l’abri de tous les maux si terribles que vous avez dû fuir, vous qui venez poser vos vies brisées sur ces rochers égéens, vous qui souriez alors que nous n’avons rien pour vous, vous qui pardonnez, vous que j’ai vu plein d’espoir.
Je n’ai eu que des larmes de honte, alors je veux vous rendre hommage à vous qui avez eu tous les courages y compris de risquer votre vie, vous qui venez sans rien, sans bagages, de toute façon peu importe ce qu’il y aurait dedans, je veux vous dire mon admiration.

Traversée 3
(c) Igor Ochmiansky


Vous qui avez manqué d’eau, enduré tous les maux du monde, qui avez été dans une traversée d’un immense désert, je vous offre ces mots de Christiane Singer : « Dans ce monde qui se dessèche, si nous ne voulons pas mourir de soif, il nous faudra devenir Sources. Et aimer, aimer exagérément, c’est la seule bonne mesure. »

Crédit photos : Igor Ochmiansky


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Igor Ochmiansky

Redonner à l'humain la priorité, révéler le meilleur, ouvrir la fenêtre de l'imaginaire, pour que le sensible ne soit pas que du beau, offrir les images du coeur.

C'est autant d'envies qui font de mon travail, une passion, longtemps enfermé dans la pratique voici que l'envie de l'esthétique ouvre sur d'autres façons de travailler et de voir dans le regard des autres.

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