S’aimer au fil du temps

par | 5 Avr 2019 | Amour et sexualité | 0 commentaires

Nous aspirons tous à l’amour. Une fois en couple, nous souhaitons tous qu’il perdure, et pourtant… Les dégâts des séparations sont connus : déstabilisation profonde des enfants quand il y en a, chagrin, sentiment d’échec, de culpabilité, solitude… Les ruptures de couples parentaux peuvent conduire à des difficultés économiques parfois insurmontables. Beaucoup de mères qui se retrouvent seules à élever leurs enfants connaissent une paupérisation angoissante, parfois même désespérante. Elles l’ont récemment exprimé par leur présence en nombre parmi les « gilets jaunes ». On pourrait faire également une lecture écologique des conséquences de la multiplication des séparations. Le bilan pour la planète est clair : doublement des logements, des appareils ménagers, du chauffage, etc. Collectivement, nous aurions aussi intérêt au couple « durable ».

La durée des couples nous concerne donc au plan intime, familial, social et même écologique. Bizarrement, on n’en parle guère. Certes, et il ne faut pas l’oublier, nous avons la chance d’avoir obtenu le droit de nous séparer, ce qui n’est pas le cas partout pour les femmes. Mais pourquoi accepter la fin de l’amour comme une fatalité : « avec le temps, va, tout s’en va… » Nous, qui partageons avec les couples une approche plus consciente de la sexualité, sommes persuadés qu’il est possible de vivre un amour qui se renforce dans la durée. Et la sexualité a un rôle important à y jouer.

Mais quelle sexualité ? « Il ne se passe plus rien ». « C’est devenu une routine ». « Le désir n’est plus le même ». Ces confidences souvent entendues révèlent une déception fréquente, une inquiétude devant l’évolution des rapports sexuels dans le couple. Nous nous croyons libres, libérés puisque généralement nous avons appris à jouir, mais nous sommes conditionnés par un modèle « conventionnel » de sexualité. Vivre « la sexualité en conscience », c’est d’abord réaliser que nous sommes pris dans une certaine idée du désir et d’un objectif à atteindre : l’orgasme.

Effectivement, avec le temps et la vie commune, le désir s’émousse. Attendre qu’il survienne peut devenir décourageant… Alors, si on se libérait de cette idée qu’il faut attendre d’éprouver du désir pour faire l’amour ? Si on commençait à faire l’amour parce qu’on sait que c’est bon, que ça va nous faire du bien ? Si on se choisissait des moments, si on se prenait des rendez-vous d’amour comme des amants, agenda en main ?

Et ensuite ? Ensuite nous ne proposons pas de recettes. Seulement de faire confiance aux corps, les laisser se rencontrer dans la douceur, la détente, la sensibilité, en étant présent à soi-même.

Faire confiance aux corps, c’est d’abord lâcher l’objectif de l’orgasme. Se libérer de l’enchaînement des gestes et mouvements dont on sait qu’en général il y conduit. On tient à ces routines, dont on se plaint aussi, en particulier parce qu’il est plus difficile pour les femmes d’atteindre l’orgasme. Alors quand on a trouvé le truc, on s’y accroche ! Faire confiance aux corps, c’est laisser venir les sensations fines que, dans la tension, la volonté de performance, on n’arrive plus à capter. C’est se laisser guider par les indications de notre corps plutôt que par l’idée de ce qui doit être. Et ce que nous y trouverons peut être bien plus délicieux, et bénéfique, pour le lien amoureux. Dans cette liberté, cette créativité renouvelée des rapports entre les sexes, les corps, dans l’aventure de ce partage, l’amour se régénère.

Jouir ensemble, intensément, nous est présenté comme la grande expérience sexuelle, amoureuse et merveilleuse. C’est parfois le cas, mais pas forcément et, surtout, c’est loin d’être la seule voie de l’amour. Dans une de nos retraites pour couples, une femme nous a confié qu’elle réalisait que depuis dix ans de vie à deux, les rapports sexuels avec son partenaire ressemblaient plus à de la masturbation mutuelle qu’à un véritable échange. L’habitude de faire l’amour dans la tension, avec en tête l’objectif de l’orgasme, voile notre sensibilité corporelle et celle des organes génitaux. Certains orgasmes obtenus dans une forme de violence ne sont pas toujours bénéfiques pour le lien. Après, des femmes peuvent se sentir tristes, des hommes ont écrit leur détresse de cette « petite mort ». On peut avoir l’impression que le lien est coupé.

Lorsqu’on prononce les mots jouissance ou orgasme, on ne dit pas grand-chose. Il existe un large éventail de ces expériences. En cessant de donner de la valeur à la seule intensité du pic du plaisir, on se donne la liberté d’explorer… Comme dans une balade en montagne, plutôt que de vouloir toujours gravir les sommets, on choisirait d’explorer le creux d’une vallée, longer une rivière, s’allonger dans l’herbe… On peut même avoir l’impression qu’il ne s’est pas passé grand-chose lors d’une rencontre sexuelle, mais après, baignant dans une douceur délicieuse, se sentir tellement amoureux…

Il faut aussi prendre conscience que nous utilisons parfois la sexualité comme un moyen de décharger nos tensions nerveuses ou psychiques, générées par un quotidien de plus en plus stressant. Lorsque cela devient une habitude, que la sexualité n’est plus qu’un canal d’évacuation, où est l’échange ? Si l’on est tendu, de mauvaise humeur, et de surcroît contre notre partenaire, il est plus intelligent d’aller faire un jogging ou passer l’aspirateur, pour évacuer ces émotions négatives avant de faire l’amour*.

Être présent à soi-même, c’est prêter attention à nos sensations, y compris les plus délicates. Ce n’est pas toujours évident, cela s’apprend. De plus en plus de gens s’y intéressent hors de la sexualité, dans des pratiques comme le yoga et la méditation. Nous commençons à découvrir le soulagement de cesser d’être dans la projection, le souvenir, l’attente, l’espoir, les fantasmes, qui nous coupent de notre réalité. Vivre pleinement nos perceptions présentes, réelles, est aussi la voie de la sexualité que nous proposons. Son origine est d’ailleurs dans le tantra et les sagesses indiennes, revisités par Diana Richardson qui nous y a initiés.

Et notre partenaire ? Nous passons beaucoup de temps à essayer de deviner ce qu’éprouve l’être aimé… et souvent on se trompe, dans l’acte sexuel autant que dans le reste ! Apprendre à communiquer ce que nous vivons dans le moment présent, cela aussi s’apprend.

Ce qui est certain, c’est que dans un couple, les corps, et en particulier les organes sexuels, savent communiquer. S’ils se rencontrent assez souvent, avec douceur, liberté, ils se connaissent, se reconnaissent. Nous pouvons les laisser « danser » ce qu’ils inventent ensemble, sans idées préconçues, et sans chercher une finalité. Par exemple, le modèle dominant de la sexualité – que nous qualifions de « conventionnelle » – inculque aux femmes l’idée que leur sexe doit être toujours super dynamique, archi énergique. Pour le plus grand plaisir du pénis, injonction souterraine majeure – comme ça, tu seras « bonne » – et pour jouir elles-mêmes. Quand elles découvrent le plaisir de rester parfois presque immobiles, à l’écoute de ce qui se passe dans leur corps, dans une ouverture à elles-mêmes, une immobilité que nous disons « passionnée », elles sont bouleversées… Ce qui tombe bien, c’est que les hommes aussi découvrent autre chose. Pour eux, la sensation d’être accueillis par la douceur est une révélation sensuelle et psychique. Retrouver la sensibilité de nos organes sexuels éveille aussi notre sensibilité affective.

Car c’est bien à la sensibilité que nous invitons. Une sensibilité fine, d’abord à soi-même, qui nous ouvre à celle de l’autre. Une sensibilité qui n’advient pas dans la tension, la crispation, l’emportement passionnel. Une attention à la vibration des fils délicats qui unissent un couple, dans la sexualité comme ailleurs.

*Un très bon livre pour apprendre à gérer nos réactions émotionnelles : Amour et Émotions, préservez votre couple du piège des émotions, Diana Richardson et Michael Richardson, Almasta Éditions, 2014

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