Igor OchmianskyL'épreuve

Hier, j’ai marché longtemps, vraiment longtemps et lorsque l’on sait ce que cela représente pour moi, lorsque l’on imagine que chaque fois que le pied s’est posé, la lourdeur, l’énergie, la sourde douleur, cette petite promenade de trois heures, cette petite balade dans les rochers sur un sentier escarpé est une de mes plus grandes épreuves.

Tout d’abord dans la lenteur, un pas, un pas, un pas, ma canne émet à chaque fois ce son mat du caoutchouc qui heurte la pierre, qui se pose au sol un peu lourdement.

Je marche à trois temps.
La paume de ma main s’échauffe doucement dans la chaleur et cette petite douleur incite à encore plus d’attention.
Voilà une heure que mes pieds se posent, voilà que mes articulations crient que cela suffit ; mes muscles, mes tendons, hurlent.

Je m’arrête, quelques larmes viennent. Voilà que je perds ma capacité à marcher. Alors vient cette immense peur de la perte d’autonomie, cette angoisse de ne plus pouvoir faire sans demander, de ne plus pouvoir agir sans aide.
Cette peur orgueilleuse de ne plus être libre de son corps.

Quelques longues minutes et cette prière du cœur qui vient et qui s’installe.
De toute façon, faire demi-tour c’est renoncer. Et pour l’instant, il y a quelques ressources alors y aller, ça a du sens, c’est presque beau, un peu de tragique mais si bon.

Alors la seule issue pour continuer, c’est de trouver des forces, de faire en sorte que chaque pas soit un cadeau, que chaque larme soit offerte. Un pas, une larme, et l’entrée dans cet état qui permet de se dépasser par l’intermédiaire de ce petit bracelet à mon poignet gauche qui est là pour me rappeler que je ne peux être à moi si je suis dans les pensées du monde. C’est un komboskini : il a trente-trois nœuds. À chacun que je fais glisser entre mes doigts je récite la prière du cœur, cette stance sans cesse répétée, sans cesse reprise à l’intérieur, qui rentre jusqu’à mon cœur et m’aide à ne plus être que ce corps, à poser mes pas dans cette oraison. Plongé dans ma prière, ce mantra incessant, qui de supplication devient lumière et ouvre la possibilité de traverser, d’intégrer, je suis bien plus que ce corps, mes pas sont les liens à plus grand que moi, je m’abandonne à moi.

Je prie, je ne sens plus que je marche. Je marche, je ne m’aperçois plus que je prie. Je suis cette prière, elle est toute mon énergie, elle sublime mon épreuve, elle relie le ciel et mon cœur. Encore un pas, me voilà au sommet de cette colline. Un autre arrêt, temps pour apprécier toute cette route, de poser la question du sens, de commencer à convertir blessures en trophées, mais voilà un peu de cet égo si juste qui transforme une petite marche en exploit digne de l’Anapurna.

Réflexion sur le sens, oui une vie pour une marche, pour voir une plage, pour traverser ses monstres, pour se sentir vivant et capable.
L’épreuve a du sens, c’est l’instrument de mesure, une petite partie de ce monde intérieur qui regarde le monde extérieur. Je grandis avec cet impedimenta, je façonne demain.
Je pétris l’avenir de mes épreuves passées, je regarde avec joie et une fierté non dissimulée la taille de la montagne que je viens de gravir.
Quoi qu’il arrive j’ai déjà gagné, maintenant il faut comprendre, il faut apprendre, se laisser parcourir par la libre et sublime force qui vient éveiller l’âme.
Pourquoi faire, parce que vivant je suis, pourquoi y aller puisque c’est difficile ? Parce que la récompense c’est moi. Pourquoi une épreuve ? Parce que sans elle je ne vois plus mon cœur s’enflammer.

Éprouver sa foi, sa force, sa lumière, n’est pas une expérimentation stérile : c’est aller au cœur de son intériorité. Je me reconnais et salue mes peurs, je les regarde maintenant avec une autre intelligence, je les vois s’éloigner, je viens de grandir, en paix.

Cependant, il faut continuer : je me suis arrêté au milieu et maintenant il faut reprendre cette marche pas à pas, offrir chaque pas, non pas comme une souffrance mais comme cette victoire, partager cette énergie qui vient remplir mon univers.
Alors le paysage défile lentement, sur le sol, sous mes pas, les rochers escarpés parlent, du talon à la pointe du pied ils informent de présence immuable, je sens cette fortitude venir jusqu’au plus profond de moi, je comprends qu’une partie de l’entendement que je dois avoir passe par cette information.

L’épreuve : compréhension du corps, cognition de l’échange.
Je vois maintenant la fin de ce long périple, une ligne d’arrivée, une coupe emplie de la gloire joyeuse, une tentation : en finir, accélérer, oh mais non, un pas, et encore un, l’envie de dire que c’est bon, que tout est fait, mais non, encore non, encore un pas, une caresse à l’âme.

Aller au bout, au bout de soi, atteindre cette ivresse et toujours ce mantra, cette prière répétée jusqu’à ce je devienne cette dernière, je suis ces mots qui laissent passer la force, l’amour, nous ne faisons qu’un….
Quel est le sens de l’épreuve, suis-je capable d’intégrer les enseignements ?

Arrivé, épuisé, et là quelques larmes font la différence, quelques larmes pour remercier le ciel d’avoir fait de cette marche un moment de joie et d’humilité.
J’ai cru longtemps que l’épreuve passée était acquise, qu’elle n’avait pas à être transcendée, répétée, faite de mes espoirs et de mes larmes, elle se suffisait.
J’apprends !
Elle est l’intégration, elle est le pouvoir que j’ai sur moi de vivre pleinement.

Alors je salue la prochaine épreuve, elle est nécessaire, elle me permet d’aimer..

L'épreuve 2

Crédits photo : Igor Ochmiansky

Igor Ochmiansky

Redonner à l'humain la priorité, révéler le meilleur, ouvrir la fenêtre de l'imaginaire, pour que le sensible ne soit pas que du beau, offrir les images du coeur.

C'est autant d'envies qui font de mon travail, une passion, longtemps enfermé dans la pratique voici que l'envie de l'esthétique ouvre sur d'autres façons de travailler et de voir dans le regard des autres.

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