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Marianne Grasseli Meier
Le rire sacré : le démystificateur salutaire
Marianne Grasseli MeierLe rire sacré : le démystificateur salutaire
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Chaque année, avant que l’ordre du monde ne s’affiche dans la nature en remodelant le paysage de ses couleurs printanières, les hommes revisitent le chaos universel. Un retour salutaire à la création, aux origines et donc à un dés-ordre primitif qui nous remet à notre juste place. Je vous assure que plein de gens détestent rire ! C’est que rire est permissif et dangereusement admis.

Le monde est un cirque où le clown joue pour servir la réalité essentielle.

Sri Ma Anandamayi

Le rire, c’est la vie

Ne dit-on pas communément que nous sommes plus facilement attirés par une personne qui sait nous faire rire ? Rire met en mouvements, en vie, en secousses du ventre. Le rieur donne à rire comme on donne de la vie : par le souffle ample, par le cœur palpitant, les joues qui rosissent et l’âme qui s’éveille.  Le rire est certes inconvenant, car nous rions à gorge déployée, la poitrine tressautant et la bouche ouverte pour les femmes et pour les hommes, le ventre bondissant ayant depuis longtemps laissé fondre le chocolat des muscles. Cachons ce rire que nous ne saurions voir ! Mains sur la bouche, tête de côté, le rire qui nous laisse tout abandonnés à la joie et donc au plaisir, fait encore honte. Mais, il nous arrive aussi de rire de bon cœur – les mots sont si expressifs – il s’agit alors d’un soulagement organique manifestant notre joie retrouvée. Nous apprécions de nous retrouver entre partenaires de rire dans une salle de spectacle ou autour d’une piste de cirque ; le rire est communicatif et contagieux et si merveilleusement libérateur de tensions. Le rire aime donc se mettre en scène, attirer la foule pour faire œuvre sociale, travail des profondeurs et il en est depuis longtemps ainsi.

Le rire sacré procède d’un temps non historique qui remet de l’ordre dans la désorganisation sociale et psychique qui ne manque jamais d’apparaitre au contact des évènements de sa vie personnelle ou communautaire.[1]

Dans les traditions préchrétiennes, l’homme se sentait redevable aux dieux de sa cosmogonie de pouvoir accéder à un nouvel ordre naturel, après un temps de chaos. Le chaos laisse s’infiltrer les vulnérabilités, il faut s’en remettre, discerner les causes, apaiser les culpabilités envahissantes, soigner les blessures et communiquer le droit à continuer de vivre ensemble. L’être s’est donc donné les moyens de se purifier, de nettoyer ses erreurs, ses peines et de recommencer la vie avec un maximum de chances en créant des rites autour du rire. Dans ce cadre de morcellement passager du monde, il faut y joindre tous les tabous qui sont le ciment de la cohésion psycho-sociale; ici on vole, là on se dévore et partout la mesure fait place à la luxure. Un chaos expérimenté dans un espace-temps défini. Tout reprendra ensuite sa place dans une décision conjointe entre les hommes et les dieux.  Nous en faisons nous-mêmes l’expérience après une dispute entre amis ou entre conjoints ; nous cherchons à réparer la relation après les cris, les pleurs, le désordre (et parfois la vaisselle cassée !).  

Le rire disparu avec la chrétienté

Le rire s’est éteint dans les églises chrétiennes; les sculptures polychromes ont été lavées par des siècles de larmes, d’apitoiements, de châtiments. La vierge pleure sur son fils et chacun(e) de nous sur sa propre destinée. Le jour de résurrection est pour un au-delà inaccessible et l’apocalypse nous guette bien plus sûrement. « Le caractère sombre du christianisme a contribué à bannir du culte les manifestations d’une hilarité même légitime. »[1] Toutefois, l’Église orthodoxe grecque a conservé une trace de la joie exubérante qui saluait, dans les cultes antiques, le retour à la vie d’un dieu ou d’un héros mort : c’est la bruyante manifestation du dimanche de Pâques, qui déchaîne comme une allégresse dionysiaque dans les villes grecques au cri mille fois répété de « IL est ressuscité « .

Car nous pourrions rire aux éclats, comme ces rires nerveux après une catastrophe que les chroniques du monde entier, de tout temps, racontent ! N’avons-nous pas encore une fois survécus aux deuils, aux drames, à la nuit ? Les évènements de la vie ne sont-ils pas souvent désopilants par leur absurdité ?  Ne survivons-nous pas à ce non-sens? Ne dit-on pas communément « mieux faut en rire… » quand nous sommes touchés par un événement qui pourrait être perçu comme tragique, paralysant ? Le rire ne nous ramène-t-il pas alors « en vie » ? Nous sommes choqués, l’âme en deuil soudainement, et la vie nous reprend par dedans: rire défensif, rire nerveux face à la peur, nique à la mort, mais rire tout de même !

Le rire est une exaltation de la vie ou le signe d’une vie renouvelée.

Salomon Reinach

Cette puissance de vie est un rituel fondateur dans les traditions païennes autour de la personnalisation de la Terre Mère, des traditions chrétiennes autour de la résurrection du Christ calqué sur le cycle annuel et le renouveau de la nature. Le rire rituel va agir dans ce contexte prémédité, théâtraliser les passions humaines afin de permettre une transformation spontanée, un retour au code nécessaire à la survie de la communauté.

Le carnaval

Chaque début d’année, les carnavals invitent à cette exaltation de savoir l’ordre établi malmené. La communauté se réunit pour applaudir les fous, ceux qui osent la vérité avec ou sans déguisement. La permission est offerte, pendant quelques jours, d’être grand plutôt que petit, triomphant plutôt qu’impuissant, riche et non plus pauvre, et d’aimer sans limite. Le carnaval est aussi luxure, excès, rappel contemporain des rites de fertilité de l’Antiquité. La Terre-Mère réclamait tout naturellement ses enfants, l’accouplement des bêtes et des hommes. Encore aujourd’hui dans une vallée de la Suisse profonde, des hommes choisis par leurs pairs, s’habillent de peaux de bêtes et de masques géants. Sautillant et mugissant comme des vaches, anonymes et portant d’énormes et lourdes cloches, ils courent après les filles du village, mimant des ruts insatiables. Se libérer de l’autorité – ici intérieure -, c’est faire place à l’instinct. Mais qu’un temps… un temps seulement. Pour avoir vécu ce carnaval primitif, quel soulagement quand la fête se termine ! Marcher dans la rue sans être accostée, bousculée voire malmenée. La dérision et la déraison, si proches. « Au cours des rites, par le spectacle et l’audition des obscénités, nous nous libérons du tort qu’elles nous causeraient si nous les pratiquions ».[1]

Les tabous ne peuvent être violés par l’ensemble du groupe sans mettre en danger l’ordre social. Il faut donc qu’un individu soit le médiateur, le héros de la société. Cet être souvent prédisposé, se charge donc des opérations violatrices pour le compte du groupe. C’est le clown sacré dont nous parlerons dans le prochain article. Mais revenons d’abord à nous, avec le personnage du fou du roi ; surement le moins fou de tous et le plus intelligent, sachant divertir sans abuser de la moquerie. Un démystificateur. Comme le roi que nous sommes au fond de nous  – ego oblige – nous aimons nous amuser des autres mais goûtons moins d’être le sujet des railleurs. Le fou interprète des situations pour les rendre cocasses, souvent caricaturales. Ce décalage, ce non-sens, tend à libérer nos tensions psychiques et physiques (souvenez-nous des secousses corporelles du rire) et particulièrement celles liées aux conformités sociales qui réduisent notre champ de liberté. Ne nous faisons aucune illusion, les normes ne sont pas toutes extérieures, elles habitent notre inconscient, alimentées par l’idée que nous nous faisons de nous. Il est temps d’en rire ! Nous sommes à la fois le fou et le roi de nous-mêmes.

On essaie ?

Cherchez les avantages d’être qui vous n’êtes pas. Je vous laisse faire une liste de tout ce qui vous déplaît, genre :

JE NE SUIS PAS ASSEZ grand(e), séduisant, communicatif, rapide, altruiste, intelligent, généreux, mince…

Puis exagérez et caricaturez vers le positif (le mot lui-même va vous guider)

Je suis si DISTANT(E) que j’ai pris mon envol

Je suis si LENT(E) que je rêve en marchant.

Selon les accords toltèques[1], la possibilité de ne rien prendre personnellement, vient de savoir qui l’on est et de pouvoir … s’en débarrasser. Ne plus laisser le pouvoir aux autres de vous nuire en les laissant vous blesser dans vos soi-disant manques. Rire de soi, se distancer de ses problèmes identitaires, c’est ouvrir un immense champ de liberté personnelle. Le pire étant de se croire être. Un roi nu[2], finalement, comme dans le conte où le roi est le seul à se voir habillé.

Rire bien sûr c’est se défouler. Mais c’est aussi une liberté, un regard distancié, une arme également pour attaquer les bastions qui résistent depuis des siècles.

Benoîte Groult

Nous aborderons dans les prochains articles la place des clowns sacrés, le rire spécifique des femmes et les grands mythes du rire sacré.


[1] Les 4 accords toltèques Don Miguel Ruiz.

[2] Les habits neufs de l’empereur Conte d’Andersen

[1]Texte du 4ème siècle après Jésus Christ sur les mystères d’Egypte Aspect du rire rituel en Grèce ancienne Alain Ballabriga dans la revue Humoresques 24, juin 2006

[1] id.

[1] Le rire rituel  dans Mythes Cultes et Religions de  Salomon Reinach 1912

Crédit photo : Sasin Tipchai sur Pixabay

Marianne Grasselli Meier

Marianne Grasselli Meier

Marianne Grasselli Meier est écothérapeute, musicothérapeute et auteure. Elle donne ses ateliers et forme des praticiens en Ecorituels® en Suisse, en France et en Belgique.
Auteure de  « Rituels de femmes pour s’épanouir au rythme des saisons » Ed Courrier du Livre 2016

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