La polarité cachée de la violence

par | 5 Avr 2019 | L'Homme et l'Univers | 0 commentaires

Derrière la violence que chacun s’accorde à identifier et à condamner s’en cache une autre que l’on commence tout juste à reconnaître. Olivier Clerc, grand amateur d’images et de métaphores, a nommé ces deux pôles violence du Tigre et violence de l’Araignée : il évoque ici leurs différences et la danse macabre dans laquelle elles alternent.

 Omniprésente violence. Famille, école, entreprise, politique, économie… : aucun domaine d’activité humaine ne semble épargné par le phénomène. Après des années de lutte contre la violence sur tous les fronts, il est même permis de se demander si cette lutte est vraiment efficace, au regard du bilan des guerres et conflits des cent dernières années.

Depuis peu, on identifie même de nouvelles formes de violence. Ainsi en va-t-il du harcèlement moral – qui fait désormais l’objet d’une loi -, du bizutage (lui aussi légiféré depuis 1998), ou encore de la manipulation. En réalité, ces violences-là ne sont pas nouvelles : n’est récente que leur identification comme phénomènes violents, fussent-ils de nature différente.

Y aurait-il donc plusieurs violences ?

En réalité, je me suis attaché à montrer dans l’ouvrage[1] que j’ai consacré à cette question essentielle qu’on ne peut bien comprendre la violence qu’en en distinguant les deux polarités opposées et complémentaires qui la composent ainsi que la dynamique qui les caractérise. Seule cette distinction permet de comprendre à la fois la récurrence chronique de la violence et l’échec des moyens de lutte mis en œuvre jusqu’ici.

Violence visible : le Tigre

La violence, comme toute chose en ce monde, est double, polarisée : elle possède à la fois un pôle “masculin” ou yang - pour éviter de l’attribuer aux seuls hommes -, et un pôle “féminin” ou yin, qui n’est pas davantage réservé aux femmes. La violence yang, que j’appelle de manière imagée violence du Tigre, a longtemps été la seule identifiée et, aujourd’hui encore, représente plus de 90% de ce que nous identifions comme “violence”. Ses manifestations vont de l’insulte à la bombe atomique, en passant par les coups (de poing, de pied, de couteau, fusil ou canon), les explosifs, etc. Elle s’apparente souvent à la décharge brutale d’une énergie contenue. Elle est active, chaude, tranchante, pénétrante, percussive, brutale, rapide, dilatante, centrifuge, impulsive. C’est une violence évidente et manifeste, en tous les cas.

Violence cachée : l’Araignée

L’autre polarité de la violence, la violence yin, que je nomme violence de l’Araignée, est de toute autre nature. Le Tigre est chaud, rapide, démonstratif, puissant ; l’Araignée est froide, dévore sa proie à petit feu, lentement, elle est calculatrice, rusée. La violence de l’Araignée s’exerce dans la durée, progressivement. Elle est souvent cachée, indirecte, insidieuse, trompeuse. Un élément de duplicité, de tricherie ou de séduction la caractérise fréquemment. Elle est contraignante, enfermante, inhibante, collante, paralysante, implosive, centripète et statique. Elle a un effet lent et cumulatif. C’est souvent une violence réfléchie (ou inconsciente). Seules quelques-unes de ses manifestations sont désormais reconnues : le harcèlement moral, la manipulation, le chantage, le bizutage, le piratage informatique. En réalité, ses formes sont autrement plus nombreuses et plus répandues, du fait justement qu’elles ne sont pas reconnues pour ce qu’elles sont : violentes elles aussi, mais dans la polarité opposée à celle familière du Tigre.

Sa forme la plus anodine ? Le mensonge, moyen d’embobiner l’interlocuteur. Viennent ensuite la rumeur, la calomnie, la médisance qui tissent de personne en personne – chacun y ajoutant un peu de son affect – une toile  dont la victime ne parvient pas à se défaire, dans l’impossibilité de lutter contre un ennemi clairement identifié. Ces pratiques d’apparence inoffensive, parce que c’est la répétition et l’addition des propos de chacun qui confèrent à ces phénomènes leur capacité destructrice, ont mis par terre des réputations, anéanti des personnes et des entreprises, ruiné des projets.

L’Araignée, c’est aussi le poison, les armes bactériologiques et chimiques, les pollutions lentes et cachées, les rayonnements radioactifs, les odeurs nauséabondes, certaines formes de grève (qui paralysent la société), certaines pratiques boursières et financières (qui opèrent dans l’opacité ou l’obscurité), ou encore l’usage de neuroleptiques en psychiatrie (qui enferment les malades dans une camisole chimique).

C’est, de façon plus générale, tout ce qui étouffe, emprisonne, vampirise, prive de liberté. Y compris sous les formes les plus “dorées”, comme on dit de certaines prisons. L’affection étouffante d’une mère qui surprotège ses enfants, par exemple, peut se révéler arachnéenne. De même, la loi le devient aussi quand le maillage législatif se resserre tellement, au nom de la protection de l’individu, qu’il réduit l’espace de liberté de chacun comme peau de chagrin. Les idéologies, qu’elles soient religieuses ou politiques, peuvent également s’avérer arachnéennes : l’individu étouffe alors sous l’emprise de règles morales trop rigides ou sous le poids de la culpabilité. Il peut être littéralement paralysé, pris au piège d’un filet d’injonctions et de règles qui ne lui laissent plus aucune liberté. Le succès d’ouvrages appelant les lecteurs à ne plus être “gentils” mais vrais, authentiques, sincères, à exprimer leurs émotions plutôt qu’à les étouffer sous un masque de fausse amabilité, témoigne d’un désir de se libérer d’une forme de totalitarisme de la paix, mis en place avec les meilleures intentions du monde.

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