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CLUNY-COMPOSTELLE 1800 kilomètres : UN CHEMIN DE SOI A SOI

par | 5 Avr 2019 | Voyage initiatique | 0 commentaires

1er septembre 2011, mes copines et moi sortons de l’office de tourisme de Cluny en Bourgogne avec le premier tampon sur notre passeport pèlerin, la crédanciale, pour un voyage potentiel de 720 kilomètres et 28 jours de marche.  Après les embrassades familiales et amicales de rigueur et quelques flûtes de crémant, nous montons la rue Sainte Odile, avant un dernier au revoir, et c’est parti.

Il fait beau, frais et nous sommes euphoriques : ce projet, nous le portons depuis un an. Lors de nos marches hebdomadaires et discussions interminables, nous avons évoqué de marcher jusqu’à Compostelle et, à notre grande surprise à toutes, avons constaté que nous portions ce rêve en nous, sans savoir quand, comment et avec qui le réaliser. Alors, nous nous y sommes préparées physiquement : marche d’une dizaine de kilomètres chaque semaine, footing journalier en plus pour moi ; nous avons prévu nos étapes en tenant compte de notre forme physique excellente, chargé nos sacs, qui pèsent entre douze kilos pour moi et jusqu’à quatorze kilos pour les autres filles, réservé, lorsque cela était possible, nos hébergements, bref, tout est sous contrôle.

Sauf un détail, le chemin est, lui, hors de tout contrôle. Il a sa propre vie, sa propre énergie, il est un maître dont nous avons zappé le futur enseignement et personnellement, je vais en apprendre, douloureusement parfois, la leçon, et ce, dès ce premier jour.

Nous avons réservé notre hébergement de ce premier soir à Cenves dans le Rhône, porte d’entrée des monts du beaujolais, à 600 mètres d’altitude, une balade de vingt-quatre kilomètres. Après la pause de midi où nous pique-niquons dans un champ, nous reprenons la route, les muscles raidis par l’effort et nous réalisons que nos réserves d’eau sont à sec. Pas de problème, on boira sur le chemin. Sauf que aucune source, aucune habitation, ne sont présentes à l’horizon.

Lorsque nous arrivons au petit village de Tramayes, on se jette littéralement sur le café/bar ouvert, pour une menthe à l’eau bien méritée pour les unes, et une bière pour les autres. Nous venons d’apprendre la première leçon des novices que nous sommes : avoir pour la longueur du chemin des réserves d’eau suffisantes ou savoir où s’en procurer. D’ailleurs, la deuxième leçon suit dans la foulée : une erreur grossière de kilométrages estimés, pas grand-chose, six kilomètres environ en moyenne montagne, soit à l’aune du marcheur moyen une heure et demie supplémentaire de marche ! En ce qui me concerne, je vais vite comprendre que trente kilomètres, sont une limite que mon corps refuse de dépasser sans conséquence. Et ce soir-là, je passe une partie de ma soirée, la tête dans les WC, l’estomac devenant une machine à laver en mode essorage programme intensif, tandis qu’un violent mal de tête me tient compagnie. Je m’entends penser « courage, Martine, plus que 27 jours ! »

  Le lendemain, nous allons apprendre collectivement, la troisième leçon du chemin : apprendre à prendre soin de soi. À l’arrivée de ce deuxième jour de marche, après la montée du Mont Saint-Rigaud à mille deux cents mètres et… sa descente, l’une de nous va subir une fracture de fatigue. Claudiquant sur un pied, elle devra appeler sa sœur pour un rapatriement d’urgence. Certaines de mes copines vont en profiter pour alléger leur sac, via la voiture prévue. Là, sur la table, on retrouve un inventaire à la Prévert : pêle-mêle : des polaires, le roman fleuve de quatre cents pages, des gels douche en format maxi... En fait, plein de « au cas où », témoins de nos peurs de manquer, plombant le poids de nos sacs.  Nous réalisons également que, chacune d’entre nous a prévu des vivres, pour les premiers repas, susceptibles de nourrir une cantine scolaire : quatre kilos de pâtes, des conserves, des saucissons, que nous allons consommer très vite les jours suivants, pour alléger les sacs.

 Les jours suivants, nous allons faire connaissance avec la solitude : solitude du groupe, sans rencontrer âme qui vive, dans les forêts du Haut Forez, ou les villages désertés, que nous traversons ; solitude de chacun au sein du groupe, nos discussions interminables de nos balades habituelles ont disparu.

Personnellement, ces deux premiers jours ont écaillé fortement le vernis des convenances, et je peux regarder en face mes motivations quant à cette marche. Je ne suis pas partie pour un périple au long cours avec mes copines, mais je fuis. Je fuis une situation de couple, que certains réseaux sociaux qualifient de « compliquée ». Dans une toute petite poche de mon sac à dos, j’emporte avec moi ce qui symbolise les difficultés que je traverse et que j’ai décidé de laisser sur le chemin : mon alliance coupée par un bijoutier.

J’ai décidé de partir pour préparer l’après, pour me donner le temps de la réflexion entre moi et moi. Et, le cheminement psychologique va se doubler du cheminement physique, où les heures de marche, quelque fois éprouvantes, vont saper les fondations de la forteresse où je me suis emmurée.

Nos corps commencent à se rôder à la marche, et malgré quelques erreurs monumentales (encore !) de kilométrages, nous allons connaître aussi des moments intenses de grâce : fous-rires devant le spectacle que nous offrons, affalées avec notre casse-croûte, sur les marches des églises ou les pieds baignant dans les fontaines rencontrées ; fous-rires délire sur un rien, une attitude ou le soir blotties, sur un même lit, consultant un magnifique album photo sur le chemin de Compostelle, bien loin de notre réalité quotidienne. Moments de partage, lorsque abritées pour la nuit dans la forteresse du Montverdun, seules en compagnie d’un gardien, fauconnier de son état, nous papoterons sans fin. Moments d’intense émotion pour moi, lorsque dans chaque église rencontrée, je chante ou prie. Moments de remise en question aussi, lorsqu’une copine me dira « toi, tu as toujours peur ». Ma susceptibilité ne change rien à l’affaire : je dois reconnaître qu’elle a raison. La peur m’habite en permanence : dans mes actes, dans mes mots. Je vais avoir de longs jours devant moi pour faire la paix avec cette obscurité, entendre ce qu’elle a à me dire, l’apprivoiser et l’accepter.

Jour après jour , nous approchons du Puy en Velay, départ de la voie « Podiensis », qui mène jusqu’à Saint Jean Pied de Port en pays basque. Un matin, après une messe dans la cathédrale à sept heures, fières de nos trois cent kilomètres déjà parcourus, nous rejoignons « l’autoroute à pèlerins » et en terminons avec la solitude physique du chemin. Parfois, je ressors mon anneau brisé pour le déposer, mais, à chaque fois, une petite voix me dit « pas maintenant » ; alors, il regagne la poche sombre dans mon sac. Chaque jour, je me contente d’un SMS laconique « tout va bien, bien arrivée », je n’ai plus d’énergie pour parler, argumenter, discuter. Puis, un soir, ce message : « j’ai prié pour toi, à genoux, à l’abbaye de Maguelone, tu me manques ». On se parle enfin, on se dit ce qui était resté dans l’ombre, voilé par les rancœurs. La communication va tisser alors un fil ténu au départ, se renforçant au fil des jours, véhiculant l’amour que nous nous portons, malgré les difficultés rencontrées. Et c’est grâce à cet amour, que je vais pouvoir finir ce chemin qui va devenir éprouvant physiquement pour moi.

En effet, quelques jours plus tard, un léger inconfort au pied, une rougeur, signe un problème, que je néglige allègrement. Ce n’est que le troisième jour, que je vais finir la marche, en boitant. L’un de mes orteils est rouge cerise/violacé, enflé et j’ai trop tardé pour en prendre soin. Malgré un traitement, je vais boiter le reste des jours, laissant loin devant mes copines, serrant les dents chaque matin en me chaussant et en parcourant les premiers kilomètres. Je vais puiser chaque soir dans les paroles de mon mari mon réconfort et je vais aussi m’appuyer sur mon compagnon, Max. Max est mon bâton, que je pensais inutile au départ, et qui me servira à compenser mon pied défectueux, en me servant de point d’appui, dans les descentes caillouteuses ou lors des montées interminables.

C’est à Moissac que nous terminerons ce premier chemin, ensemble. Nous sommes arrivées au bout de nos vingt-huit jours de marche et il nous faudra une journée de train, pour retrouver, sur le quai de la gare de Mâcon, un comité d’accueil familial et amical. Là, sur le quai, mon mari, une rose rouge à la main, ses bras qui m’enlacent : j’ai retrouvé mon port d’attache. Quelques mois plus tard, nous ferons agrandir pour lui son alliance, ressouder la mienne pour moi, qui a fait ce long voyage à mes côtés, avant de prendre l’engagement, pour un certain temps, de vivre ensemble.

 2013 : il est temps pour moi de reprendre la route et mon bâton de pèlerin. Sans l’appui et la présence de mes copines, je dois partir seule, pour commencer le deuil qui m’a frappé quelques mois plus tôt : le suicide inattendu de mon père dans le canal du Centre, une nuit de février. Depuis ce jour tragique, je suis en mode survie, en colère, bourrée de culpabilité, d’une tristesse et agressivité intense. Je dois prendre du recul, seule, et le chemin m’appelle : ce sera quinze jours de marche, 320 kilomètres de Moissac à Saint Jean Pied de Port, au pied des Pyrénées, où mon mari viendra me chercher.

 Du premier chemin, les leçons pratiques ont été apprises. Mon sac s’allège : 10 kilos en moyenne, une chemise de nuit en soie (quelques grammes), des en-cas pour une journée, une pharmacie de base, aucun livre et un mini carnet de notes mais une gourde d’eau supplémentaire.

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