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Bhoutan … Des dzongs, des rencontres et des cérémonies (2)

par | 6 Nov 2019 | Voyage initiatique | 0 commentaires

Retrouvez une lecture audio en fin d'article 

Ce matin…. Je me réveille à Trongsa ; la brume qui s’élève de la vallée vient embrasser le plus grand Dzong du Bhoutan qui s’étire sur un éperon de falaise, dominant les gorges. Le silence accompagne les nuages alors que seule en émerge la cloche du moulin à prières. C’est un moment de tranquillité absolue ; instant précieux où les hommes, comme la nature, se réveillent à peine. Je m’absorbe dans ce paysage des gorges auquel nous faisons face, avant de regagner le groupe pour le petit déjeuner. Nous marchons ensuite pendant une demi-heure jusqu’au Dzong. Catherine et moi en profitons pour nous entretenir avec le lama sur l’attachement. Il doit être, selon le bouddhisme, fermement combattu comme les quatre autres poisons de l’esprit.

Nous demandons à Tenzin : « Il nous arrive parfois de vivre un attachement si grand à une autre personne, que nous pouvons en souffrir ; de même, comme parent, il est parfois difficile de travailler sur l’attachement que nous portons à nos enfants. Comment faire, alors ? » ; Le lama marche d’un pas tranquille à nos côtés, le regard bienveillant et, après un temps de silence, nous répond : «  Hum… L’attachement d’une mère à son enfant ne peut pas être mauvais. » Catherine reprend la parole en soulignant : « Mais, lama,  il peut être source de souffrances si nous éprouvons des difficultés à laisser partir nos enfants par exemple. » Dans un sourire, Tenzin poursuit « Une solution serait alors d’étendre cet exact sentiment d’amour à tous les êtres sensibles vivant sur cette Terre. » La marche se poursuit silencieusement alors que nous méditons sur ces paroles.  L’eau cascade partout, comme le vent chevauche l’air et fait voleter les drapeaux.

Nous retournons après quelques photos au bus qui nous emmènera à la forteresse de Tadzong. C’est une haute tour blanche et ronde qui nous accueille. Entrant dans la pénombre, nous nous trouvons en face des quatre divinités protectrices de la maison : grandes statues multicolores, revêtant des formes plus ou moins courroucées pour remplir leur rôle. Elles devaient être placées aux quatre points cardinaux de la maison. Mon esprit s’évade un peu lors des explications de Karma, tout comme lors des visites scolaires de mon enfance qui s’éternisaient…  Plus loin, d’autres divinités apparaissent, aussi hautes qu’un homme, statufiées et représentées, tantôt sous leur forme courroucée, tantôt sous leur forme bienveillante. Notre guide en profite pour nous expliquer en partie la symbolique complexe qui entoure ces œuvres. Ainsi, la posture des divinités enlacée en union sexuelle illustre la réunion de deux principes : le masculin, symbole de la connaissance ou de la compassion, et le féminin, symbole de la sagesse. C’est une nouvelle compréhension qui s’offre à moi au travers de cette lecture symbolique.

Poursuivant la visite, je rejoins Yvette à l’extérieur pendant que d’autres poursuivent l’exploration de la tour de Trongsa. J’observe les constructions en les attendant.. et je me souviens, un jour, avoir entendu quelque chose comme « toute pierre résonne du vécu de l’endroit où elle est, toute pierre porte en elle un message en lien avec cette vibration. Vous ne pourrez prendre le plus petit des cailloux si l’esprit des lieux n’est pas d’accord avec cela. En Occident, nous avons tellement oublié le côté sacré du vivant… » Au pied du mur, en arrivant, je crois bien avoir ramassé une petite pierre toute jolie, quand Gérard m’avait rapporté qu’au Bhoutan, nous n’avions pas le droit d’emporter la moindre pierre. Ma petite voix intérieure revint alors me voir, elle qui s’était faite si discrète jusqu’à présent, secouant la tête et me soufflant « Tu ne vas pas croire ces sornettes ? »  J’avais malgré tout mis le caillou dans ma poche et continué ma marche le long des murs…. C’est à peine dix mètres plus loin que je l’avais sorti, presque malgré moi, pour le déposer dans l’interstice apparu entre deux pierres taillées et dont la forme correspondait étonnamment. Du coin de l’œil j’observais que je n’étais pas la seule à déplacer ainsi les cailloux dans notre petit groupe. Je cherchais cependant une seconde pierre à garder pour moi et après avoir jeté mon dévolu sur l’une d’elles, je la mettais discrètement dans ma poche.

Nous quittons le dzong en fin de matinée pour nous remettre en route vers d’autres paysages. La route est somptueuse au travers des cols (AGUELLOOO ! AGUELLOOO ! AGUELLOOO !), Nous sommes transportés dans un paysage de montagnes aux traits universels.

Arrivés à l’hôtel, nous nous hâtons déjà vers la prochaine cérémonie à laquelle nous assisterons, celle du Tshokhor, qui doit commencer à 16 heures.

Je récupère ma valise déposée devant la porte de la chambre, l’ouvre pour y ranger la jolie pierre avec les malas et la boîte à encens achetés hier; cependant, plongeant la main dans ma poche, quelle n’est pas ma stupeur quand je la ressors… vide ! Je souris au souvenir des mises en garde de Gérard… La jolie pierre continuera sans nul doute de vivre au Bhoutan…

Nous arrivons au temple peu avant le début du Tshokhor, et entrons. C’est un rituel par lequel nous dédions des offrandes de nourriture aux grands maîtres, aux enseignants et aux guides spirituels en général. Nos offrandes seront ensuite distribuées aux écoliers.

Le temple est vaste et comporte deux entrées qui se font face. Le centre de la pièce est occupé par des dizaines de bancs à prières alors que les autels sont sur les côtés ; là, d’immenses sacs plastiques ont déjà recueilli les offrandes prêtes à être bénies. De larges tapis ont également été déroulés, pour signaler l’espace de prières réservé aux familles de non-religieux, qui assistent au rituel, dont celle des bienfaiteurs ayant financé l’intégralité de la cérémonie.

Bientôt, les deux-cent-cinquante moines entrent ensemble par les deux entrées, impressionnante marée humaine qui rejoint les tapis sur lesquels gisent, comme autant de petits tas de linge abandonné, les capes confectionnées dans de lourds tissus rouge pourpre, parfois doublées de polaire d’un orange vif. Chacun s’en vêt rapidement, s’installe et dévoile le texte sacré protégé par un fin tissu. Certains moines préparent les instruments et nous retrouvons devant nous, une dizaine de tambours sur cadre à deux peaux dont l’une des faces est teintée en vert émeraude, ainsi que, des petites cymbales et des trompes.  La cérémonie commence…

Ce sont d’abord les instruments qui jouent : cymbales qui s’entrechoquent, trompes qui résonnent longuement et tambours qui marquent le rythme puis les voix graves des lamas entament le rituel. Le temple vibre tout entier de ces notes mélangées.

Une première heure passe ainsi, pendant laquelle j’observe avec attention toute cette activité si nouvelle pour moi. La cérémonie se déroule tantôt dans la plus grande des dissipations, tantôt dans le plus grand des recueillements !

Une nouvelle heure s’achève alors qu’un jeune moine nous apporte un verre de thé au lait… Que j’ai aimé le premier thé au lait que les nonnes nous ont offert ! Je suis ravie de pouvoir en boire un second. J’en prends doucement une gorgée et regarde Béa assise à ma droite ; je déglutis… Le goût n’est pas du tout le même que celui du breuvage que nous avons bu à Thimphu. Je crois que c’est ça, ce qu’on appelle le thé au beurre de yack salé… Et je n’aime pas du tout : l’odeur du yack s’est transformée en goût de yack, je dirais même, en goût de yack un peu rance ! Mon Dieu, il va falloir boire tout le verre…

Je regarde Béa et lui dis tout bas :

-   « Tu as goûté ? »

-  « Non, pas encore … Pourquoi ? »

-   « Non, pour rien… Goûte pour voir »

Béa, ne se doutant absolument pas de l’aventure gustative qu’elle est sur le point de vivre, boit franchement au verre… Elle plante son regard dans le mien ! Et nous sommes prises d’un fou-rire inextinguible… Plus nous essayons de nous arrêter et plus nous rions en essayant tant bien que mal d’être discrètes. Peine perdue… Me calmant  quelque peu, j’attire l’attention de Catherine qui est assise sur ma gauche et lui dit, en articulant exagérément pour qu’elle comprenne, et en montrant le verre :

-   « TU… AS… GOU….TE ? »

-  « QUOI ? »

-  « TU… AS... GOU….TE ? »

-  « QUOI ? »

- « GOUTE ! » répétais-je en montrant le verre

Béa et moi regardons avec attention Catherine, guettant sa réaction avec le rire prêt à ressurgir…Et, bien sûr, la grimace de Catherine accompagne une nouvelle crise de fous-rire, si forte qu’elle entraîne avec elle, un flot de larmes ! La cérémonie se poursuit, notre calme revient, d’autant plus vite que chaque gorgée avalée est plus pénible que la précédente… À la quatrième, j’abandonne tout à fait, me disant que la suivante ne passera de toute façon pas et qu’à tout bien réfléchir, il est tout aussi respectueux d’éviter ce spectacle aux moines actuellement en plein rituel.

Est-ce cet épisode où le temps qui passe, plongée dans l’atmosphère particulière du rituel ? Mais, sans le décider tout à fait, je ferme les yeux et me laisse emporter par les rythmes et la langue que j’écoute, et qui résonnent en moi ; les sonorités me transportent là où je suis seule, et pourtant en parfait accord avec le monde qui m’entoure… Des frissons naissent à la surface de ma peau et parcourent mon corps.

Lorsque j’ouvre les yeux, j’ai un temps de désorientation « Ai-je dormi ? Non, je ne crois pas… ». Les offrandes sont sur le point d’être bénies par les lamas qui les remettent dans les paniers apportés par les donateurs. Je ne saurais dire combien de temps s’est écoulé…

Les cymbales poursuivent leur claquement, les tambours à marquer le rythme et les moines à psalmodier…

Les instruments se sont tous tus à l’exception des tambours. Les deux-cent-cinquante moines récitent en scandant en boucle une partie de leur texte, puis les cymbales résonnent et, de nouveau, comme un seul homme, la récitation reprend au rythme des tambours pour se suspendre au moment où les cymbales tintent à nouveau, et où les cors résonnent.

Le grand partage se poursuit et nous recevons, comme chaque moine, des fruits, des céréales, du riz soufflé, de l’alcool au creux de la main ; alcool que je faillis passer dans mes cheveux, geste qui fut interrompu in extremis par Karma qui me fit signe de le boire ! Ouf… j’ai bu la majeure partie de la boisson… Ce n’était donc pas de l’eau safranée cette fois!

Le thé au beurre de yack est abandonné devant moi, sous la tablette destinée à accueillir le livre de prières.  Voilà l’après-midi qui s’achève après quatre heures de cérémonie.

Nous quittons le temple, il fait froid. Nous sommes vidés, heureux et titubants comme presque ivres.

Arrivés dans nos chambres immenses et lambrissées, nous essayons de nous réchauffer, ne parlons guère puis descendons manger en compagnie du lama, pour remonter ensuite bien vite nous coucher … même la douche sera pour demain.

 

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